SOFT MIRROR

Claire Eliot exhibits in Lille World Capital of Design:

textiles to recreate digital interaction.

 

Designer Claire Eliot exhibits Soft Mirror, an interactive "handmade" textile panel. It contains small electromechanical motors remotely controlled by a Smartphone application. Like a skin covered with scales, or animated petals. In the picture, the designer is facing Soft Mirror. She is holding her Smartphone in her hand. Her movements, her gestures induce movements of the petals. Soft Mirror reacts. It is the result of a singular approach mixing art, design, craft, science and technology. It is a clandestine hijacking of digital technology voluntarily with the means of the edge, but with the help of the textile that dresses the moving bodies, and raises its ancestral and multiple world, facing the technology that denies this moving body. It is part of an artistic movement that wants to question the human being about his own humanity in a world that has become digital. 

Claire Eliot expose à Lille Capitale Mondiale du Design : le textile pour recréer l’interaction digitale.

La créatrice Claire Eliot expose Soft Mirror, un panneau textile interactif « fait main ». Il contient de petits moteurs électromécaniques pilotés à distance par une application Smartphone. Comme une peau couverte d’écailles, ou de pétales animés. Sur la photo, la designer fait face à Soft Mirror. Elle tient son Smartphone dans la main. Ses mouvements, ses gestes induisent des mouvements des pétales. Soft Mirror réagit. Il est le résultat d’une approche singulière mêlant art, design, artisanat, sciences et technologie.

 

C’est un détournement clandestin de la technologie numérique volontairement avec les moyens du bord, mais avec l’aide du textile qui habille les corps en mouvement, et dresse son monde ancestral et multiple, face à la technologie qui nie ce corps mouvant. Il s’inscrit dans un mouvement artistique qui veut interroger l’être humain sur sa propre humanité dans un monde devenu digital. 

 

Un monde explicite et immédiat porté par un digital dur. 

Le monde est devenu digital dans une version du numérique rapide, précise, performante, extrêmement efficace même. Une présence incontournable. De là une expression débridée, instantanée, à toujours plus grande échelle, et à nouveau l’émergence du faux et de la brutalité jusqu’à la négation de l’autre. L’épisode du chatbot Tay, une intelligence artificielle déployée en mars 2016 par Microsoft sur la plateforme Twitter l’illustre. En quelques heures elle a appris et adopté les codes les plus épouvantables de ce nouveau monde. Ce serait comique si ce n’était pas si terrible. 

La technologie support de ces flux massifs et incontrôlés d’information se matérialise dans des objets durs, rigides, parfaitement lisses comme les Smartphones. Ils imposent leur forme et leur volume dans nos vies. C’est une intrusion incongrue en regard de nos corps souples et élastiques, au fonctionnement et aux formes extrêmement complexes, supports d’une multitude d’échanges et de communications très sophistiqués. Le Covid est venu nous mettre violemment cette évidence sous le nez : le digital avec des flots de visuels sature la perception. En réduisant ainsi la diversité de nos échanges à des selfies, des textos et des vidéos, la technologie supprime des éléments essentiels de la présence, liés notamment à la temporalité et aux distances qui ont structuré les vies humaines depuis toujours. Elle change notre façon d’être au monde, dresse un écran entre le réel et nous, entre nous aussi, et finalement enferme notre corps qui s’immobilise. En tous cas dans la version de la technologie qui a envahi le monde. Mais y-avait-il des alternatives ?  

 

Soft Mirror, le textile source d’un digital mouvant et gentil

Aujourd’hui, timidement, avec Soft Mirror, Claire Eliot lève la main, et nous signale d’autres possibles à construire et à explorer. Elle rappelle que depuis des millénaires, nous sommes au monde entourés de tissus et de textiles. Ces vêtements, ces tissus ne font pas écran. Au contraire, ils nous présentent les uns aux autres, enrichissent nos interactions en particulier non verbales lors de nos rencontres. La mode est importante. Par ses créations, elle souligne, explore une évidence : notre monde est d’abord celui du textile, et cela conditionne nos existences. Le textile est infiniment multiple. Il nous inscrit dans la longue durée de la mémoire à travers les générations.

Avec des créations liées à toutes les voies de notre perception par les matières, les textures, les formes, les couleurs, les reflets, les froissements... le textile est une source inépuisable d’étonnement, d’admiration, voire d’indignation. Ses liens presque organiques avec les corps en mouvement, avec l’humanité donc, ne pourraient-ils être alors un autre chemin pour une relation plus humaine, plus douce, avec cette technologie interactive ? Face à un digital triomphant, Soft Mirror fragile, imparfait, hésitant n’est pas un outil de substitution. Il ne le peut évidemment pas mais ne le veut pas non plus.  Il est d’abord une œuvre manifeste. L’exploration de Claire Eliot avec Soft Mirror essaie de nous dire que le textile peut être notre allié, l’allié de notre corps en mouvement face à la technologie. Elle cherche aussi à montrer que le textile universel, séculaire et multiple, peut s’imposer par le doux et le souple, à la technologie et l’obliger à muter, à se métamorphoser. 

 

Des pétales à fleur de peau et des moteurs dessous

 

Chaque pétale de Soft Mirror prend sa place sur un tissu tendu. Ce dernier (bio)mimique la peau d’un organisme vivant. Les muscles sont de petits moteurs électriques, faits de fils de cuivre bobinés à la main, et couplés à la force des aimants modernes. Ce type de moteur est le cœur du mouvement mécanique sur la base de l’énergie électrique, celle qui déjà se redéploye avec de nouvelles batteries pour nous transporter dans le monde de demain.  Pour prendre place dans cet être d’abord de tissu qu’est Soft Mirror, ils doivent redevenir élémentaires. Chacun n’est littéralement qu’une bobine et un aimant tenus ensemble par du tissu. On redécouvre alors qu’en se tenant ainsi au plus près des principes fondamentaux de l'électromagnétisme, ils sont au cœur de la technologie du mouvement. Ces moteurs sont bien comme des muscles, près à s’activer ensemble, et à créer par leur mouvement un dialogue, si des flux d’énergie et d’information leurs parviennent.  

Volontairement, en rupture avec les technologies numériques ambiantes, Soft Mirror est fragile, lent, approximatif, même maladroit. Il intègre pourtant la technologie et l’intelligence artificielle de nos Smartphones. Dans tous les systèmes intelligents, des électrons sont en mouvement comme des messagers. Des courants électriques circulent, annoncent, commandent, relient et mettent en mouvement. Ces flux d’information sont générés grâce à l’intelligence installée dans Soft Mirror et le parcourent en tous sens, sous la peau qu’est le tissu tendu. Comme le souligne le spécialiste des neurosciences Daniel Wolpert, le mouvement est la raison pour laquelle tous les êtres vivants qui se déplacent, ont un cerveau.

Alors au gré des mouvements du Smartphone de son interlocuteur, les pétales s’animent. Ce duo improbable, en miroir, se lie par les ondes électromagnétiques, la lumière WiFi qu’ils échangent.  

 

Vers Soft Mirror 2.0 : le biomimétisme

Ici, dans cette première version exposée de Soft Mirror, une création-manifeste, tous les éléments durs de la technologie sont visibles. Laisser les moteurs apparents est délibéré, et on peut l’imaginer, temporaire. On peut alors chercher à imaginer la version suivante de Soft Mirror. Là, la technologie est cachée. Elle ne se manifeste plus que par les mouvements du tissu. Le digital est invisible mais sa présence est rendue évidente par ses effets. Le biomimétisme, ici l’observation des solutions issues de l’évolution qui mettent le vivant en mouvement, est une source d’inspiration puissante chez Claire Eliot. 

Le textile est ici son véhicule pour matérialiser cette inspiration. Soft Mirror devient alors aisément déformable comme les tissus vivants, continue dans ses mouvements, variable dans son occupation de l’espace, au delà des concepts élémentaires de la mécanique pour décrire le mouvement comme les simples translations ou les rotations. 

Détourner, reconstruire et finalement masquer la technologie permet aussi de l’approcher sous l’angle du biomimétisme par l’aléatoire et la singularité. Si les aimants, produits industriels, sont identiques, les bobines sont faites une à une à la main. Les mouvements produits par chaque moteur sont donc tous différents. L’ensemble des pétales en mouvement manifestent ce hasard. Si Claire Eliot ne veut pas nier la possibilité d’une alliance heureuse possible entre textile et technologie ainsi que le suggère son travail pour l’école avec Marion Voillot, intitulé Learning Matters, il reste que Soft Mirror présenté à Lille assume au contraire d’installer une lecture basée sur une opposition, en fait une entrée en résistance.  

 

Et même un Soft Mirror 3.0 avec l’I.A. pour des rencontres (in)humaines

Les générations à venir de Soft Mirror pourront s’appuyer sur la recherche du collectif MotionLab@CRI Paris de l'Université de Paris dont fait partie Claire Eliot, en particulier sur le travail fait autour de l’enregistrement et de la reconnaissance des gestes par les Smartphones. Ce travail se fonde sur les résultats du groupe de recherche de Frédéric Bevilacqua à l’IRCAM notamment dans le cadre de la thèse de Marion Voillot avec le projet CoMo Education. L’IRCAM a créé un logiciel qui peut apprendre en temps réel de l’interaction avec l’interlocuteur. Ces logiciels construits sur l’utilisation du machine learning, partie de l'Intelligence Artificielle (I.A.) pour traiter les données du mouvement issues des capteurs des Smartphones sont à l’origine d’applications en santé (rééducation), en sport et en éducation (apprentissage autonome et personnalisé de gestes).

Le potentiel de Soft Mirror dans la création des mouvements individuels et collectifs des pétales en réponse aux mouvements de l’interlocuteur va ainsi bien au delà de ce qui est mobilisé aujourd’hui. Il montre néanmoins, déjà comment la technologie permet d’établir ce lien quasi organique entre la main et les pétales. Alors l’espace de jeu est ouvert pour explorer comment créer le Soft Mirror qui pourra apprendre lors de chaque rencontre laquelle se transformera en un événement unique et singulier à l’image de l’interlocuteur. 

 

Le corps en mouvement, médium d’interaction avec un digital souple

Soft Mirror 3.0 peut être le laboratoire artistique d’une exploration, d’une recherche qui engage des collaborations et des échanges sinon uniques, en tous cas, étonnants. Cette œuvre peut rassembler une équipe complexe et riche avec des designers, des artisans, des scientifiques et des informaticiens. C’est une aventure pour ce type de collectif car ce qui caractérise Soft Mirror est une double intrication. Celle d’abord du tissu, des moteurs et des processeurs d’information. Et en miroir, une intrication humaine. Claire Eliot peut amener Soft Mirror dans un tissage étonnant de matières, de textiles, d’énergie et d’intelligences humaines individuelles et collectives, mais aussi artificielles. 

Au delà, il faut voir Soft Mirror en double. Il est le support sur lequel se projette la présence ici et maintenant. Il est aussi le medium intelligent qui manifeste, en un message minimal mais si fort, comme un geste de la main, la présence de celle ou de celui qui bouge, qui fait signe, au loin mais sans rien dire, sans rien montrer. 

Crédit photo @Quentin_Chevrier

By Claire Eliot 

Year: 2019

Material : Electromagnetic Fields

http://claireeliot.com/

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